L’industrie du Nouveau Paradigme

2008 aura été une année fatidique. Surtout pour l’industrie des boardsports. Après 30 ans de rentabilité débordante, de croissance exponentielle et de projets de conquête planétaire, cette soirée qui semblait sans fin s’est subitement arrêtée. Et la plus terrible des gueules de bois se profilait à l’horizon… Revue d’une mutation systémique.

 

Crise ou…?

Trois décennies de croissance puis une crise financière mondiale. Il a fallu accepter que la croissance ne soit pas garantie, intégrer des notions d’optimisation, de nouvelle vision stratégique à court, moyen et long terme, gérer le changement, découvrir les politiques de crise,  le tout fort peu en vogue dans un milieu où il suffisait « de faire comme les autres » pour réussir.

Sept ans après 2008, l’observation de l’économie et des entreprises, quel que soit le marché, laisse stratèges et économistes perplexes. Les méthodes d’antan ne font plus recette. Le terme « agilité » peuple les conversations les plus « branchées » des milieux entrepreneuriaux. Pourtant, derrière toutes ses vertus, une vérité parfois réductrice : naviguer à vue et éviter le naufrage.  Une histoire d’opportunisme à court terme plutôt que de vision stratégique à long terme.

Alors que de nombreux pans de l’économie sont en apnée, d’autres affichent des résultats qui crèvent le plafond. Crise ? Pas pour tous. Les plus visionnaires vous diront qu’une seule trame est partagée : celle d’un changement de paradigme.

Le succès est pour ceux qui sortent du cadre et réinventent les règles alors que les autres souffrent du syndrome du réverbère.

Une crise est la phase passagère d’un cycle qui se reproduit, un changement de paradigme est une bifurcation, un passage d’un modèle A à un modèle B, une mutation profonde, globale et irréversible. Regardant le monde sous cet angle nouveau, vous reconnaissez un fil rouge récurrent : le succès est pour ceux qui sortent du cadre et réinventent les règles alors que les autres souffrent du syndrome du réverbère, si bien décrit par le stratège Maximilien Brabec lors du Surf Summit EuroSIMA 2014.

Dans ce flux d’incertitudes, de changements pervers et de revers traumatisants, beaucoup ont osé revoir le monde différemment et répartir une nouvelle donne. Favi (industrie automobile), Harley Davidson (sous la direction de Rich Teerlink), Poult (agro-alimentaire), Gore Tex (textile), HCL Technologies (IT) ne sont que quelques exemples parmi les plus connus.

 

La mutation

Bien avant 2008, une poignée d’historiens, économistes, philosophes, mathématiciens, physiciens et autres érudits ont travaillé d’arrache-pied pour croiser leurs connaissances, modéliser et anticiper l’avènement d’un nouveau paradigme de l’humanité.

Marc Halevy (Maran Group – www.noetique.eu), physicien, historien, philosophe et prospectiviste français est un extra-terrestre. Il compte plus de 30 ouvrages à son actif dont le très éclairant Prospective 2015-2025, l’après modernité, publié en 2014. Faisant partie de ce groupe de visionnaires scientifiques, il modélise le changement de paradigme en croisant l’étude de l’histoire, de l’économie et de la théorie de la physique des cycles. Pour lui, l’histoire connue de l’humanité serait marquée par des cycles longs de 550 ans. A la fin de chaque grand cycle, une rupture majeure venait à perturber l’ordre des choses et forcer un changement profond de modus operandi. Il cite l’invasion des cités grecques (-150 Av-JC), la chute de l’empire romain (380), la mutation féodale (980), la Renaissance (1450)…et les Quatre Grandes Ruptures (2000).

Pour la première fois dans l’histoire, l’homme doit faire face non pas à une rupture majeure (comme lors des autres grands changements de cycle) mais à quatre simultanées : une rupture économique, avec la crise financière mondiale, une rupture écologique, avec l’épuisement des ressources de la planète, une rupture technologique, avec l’avènement d’internet et du numérique, et une rupture philosophique, avec la perte de repères, de sens et de valeurs.

Quand Marc Halevy présente la modélisation graphique du changement de paradigme contemporain il explique :

 

Source : Marc Halevy - Maran Group - noetique.eu

Un changement de cycle ne survient pas du jour au lendemain, il se profile progressivement. Au début, les signaux sont trop faibles pour être perçus mais ils commencent à exercer une influence. Pour Halevy, la Première Guerre Mondiale n’était que le premier d’un ensemble de bouleversements qui marqueraient la fin d’une ère. Entre 1983 et 2017, il compare la rencontre de ces deux courants (ou cycles longs), l’un naissant et l’autre déclinant, à un face-à-face subit entre deux fleuves coulant à plein débit. Il n’en ressort que chaos et incertitude avant que les eaux ne s’éclaircissent à nouveau. A ce stade, une seule option : tenir la barre bien ferme et gérer la tourmente. Etre agile, quoi.

Deux options s’ouvrent à nous : voir le monde avec des lunettes rouges, celles de l’ancien paradigme, et être pessimiste à juste titre car notre seule issue sera la mort, ou voir le monde avec des lunettes vertes, celles du nouveau paradigme, et être optimiste car nous vivons le printemps d’un nouveau cycle de 550 ans !

Marc Halevy souligne ensuite que deux options s’ouvrent à nous : voir le monde avec des lunettes rouges, celles de l’ancien paradigme, et être pessimiste à juste titre car notre seule issue sera la mort, ou voir le monde avec des lunettes vertes, celles du nouveau paradigme, et être optimiste car nous vivons le printemps d’un nouveau cycle de 550 ans ! Quel est votre choix ? Etes-vous pessimiste ou optimiste ? Il semblerait que réussir ne soit plus une question de stratégie ou de gestion, mais de point de vue…

 

Le plein d’essence

Mais ce détour n’est qu’une introduction à la véritable pépite qui s’ouvre à nous, passionnés de boardsports. Halevy enfile sa casquette de prospectiviste et décrit un modèle de remplacement venant corriger les défaillances de l’ancien. Ainsi, ce qu’il appelle la Logique « Courbe Rouge » (ancien paradigme) concerne une économie mourante de masses (pour le plus grand nombre), de volume (en très grandes quantités), par le capital (le pouvoir à l’argent), du standard (la répétition à outrance), de la productivité (fabriquer toujours plus), de la taille (grandir et devenir géant), du pillage (obsolescence programmée et pillage des ressources planétaires) et du prix (toujours moins cher).

Par opposition (et tenez-vous bien chers amis), la Logique « Courbe Verte » (nouveau paradigme) concerne une économie naissante de niches, de marges, par l’intelligence, de la virtuosité, de la créativité, de l’agilité, de la frugalité et de la valeur. Relisez cette phrase. Analysez chaque mot. De qui parle-t-on sinon de l’ADN le plus engrammé de notre industrie ?!

Pendant 30 ans nous avons été des marchés de niche. Nous avons su créer de la valeur en donnant un sens profond à nos passions. Le succès n’était qu’un effet collatéral…et les bonnes marges aussi. En termes de créativité, peu d’industries ont atteint un tel niveau d’excellence. La frugalité ? Nous savons tous ce que c’est. Le marché avait beau grandir à grande vitesse, nous avons tous appris à faire de la magie sans ressources. Nous sommes des saltimbanques de la débrouille et, qui plus est, respectueux de la nature. 30 ans de croissance sans défaillir prouvent aussi à quel point nous sommes agiles. Tellement de mutations, de synergies et de convergences ! Nous ont-elles traumatisés ? Non. Nous sommes des virtuoses de l’agilité, de l’adaptation permanente. Parlons-en, d’ailleurs, de virtuosité. N’est-ce pas elle que nous vénérons le plus, que ce soit dans le sport, l’art ou les affaires ? Nous sommes fans de superlatifs et le superlatif est le domaine du virtuose.

La notion de crise prend un sens très différent à mes yeux. Et si le succès de notre industrie n’était dû qu’à notre ADN « nouveau paradigme » ? Si nous étions naturellement dotés d’une essence vouée au succès ? Et si, plutôt que des sports et des univers « très cool », nous étions largement plus que ça ? Et si notre erreur aurait été de basculer d’une  Logique « Courbe Verte » vers une Logique « Courbe Rouge » ?

 

Le basculement

La fin des années 90 et le début des années 2000 ont été celles des grandes entrées en bourse. Après le leadership avant-gardiste de Quiksilver, qui intégra le NASDQ au milieu des années 80, les autres grands acteurs ont suivi le pas dans les années 90-00 : BillabongOakleyVansVolcom… Avec eux, toute l’industrie, cotée ou pas, a adopté le modèle financier ultralibéral, désireuse de partager la cour des grands avec ces géants. Nous tous, aveuglés par les perspectives d’un gain immédiat et d’une croissance exponentielle, avons laissé sur le parvis nos valeurs, nos codes, nos racines et notre ADN. Le retour de manivelle a été dur. Aujourd’hui, être coté en bourse a prouvé ses limites, ses dangers et certains en ont fait les frais.

 

Notre vrai défi ?

Sortant difficilement d’une gueule de bois historique, le défi de notre industrie ne serait-il pas moins de trouver la voie de la croissance que de retrouver le chemin vers ses valeurs les plus fondamentales, sa vision du monde avant-gardiste et sa profondeur d’âme, loin de la déshumanisation spéculative et plus près de nos cœurs passionnés ? Rip Curl a osé le retour à une Logique « Courbe Verte » et les résultats financiers affichent la même couleur.

Rip Curl a osé le retour à une Logique « Courbe Verte » et les résultats financiers affichent la même couleur.

Oserons-nous revenir en arrière pour réviser nos fondamentaux ? Heureusement, les vagues et les montagnes sont là pour nous rappeler qu’elles sont plus qu’une réclame marketing et que l’argent n’a pas toujours été notre première motivation.

RDV au prochain numéro et n’oubliez pas vos lunettes vertes !

 

Article publié dans Boardsports Source, magazine économique de l’industrie de la glisse et des sports d’action. Nº77, Juillet 2015.

 

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